Dépersonnalisation / Déréalisation : quand le miroir nous fragmente...
- Anaïs et la Nuit

- 26 janv. 2022
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Un matin, je me suis regardée dans le miroir et, face à mon nombril, ma réalité s'est défaite. Un vertige, puis le chaos.
Je me suis regardée et je ne me reconnaissais plus. Ni moi ni tout ce qui m'entourait. Envahie par un sentiment de panique, j'ai tenté de me raccrocher au réel. Au tangible. La peur immense d'être envahie par la folie. La psychose me guette. Perdre le contrôle. Ne plus être moi. Je regardais mon ventre, mes mains, et cette phrase tournait en boucle "ce n'est pas vraiment moi". "C'est moi sans être moi". Je baignais dans un épais nuage brumeux. Une nébuleuse. Un rêve éveillé. Comme si je venais de prendre une énorme bouffée de weed. Il n'en était rien. La journée avait commencé, mon rituel aussi. Café, promener le chien, j'en étais arrivée au moment où je me déshabille devant mon miroir, sur mon tapis de yoga, pour éprouver mon corps et l'apaiser. Mais l'effet fut l'inverse de ce que j'attendais de ce moment sacré. Je ne me reconnaissais plus, ni moi, ni l'espace qui m'entourait. Prise à la gorge par l'angoisse d'un phénomène inconnu, mes amis ont tenté de dédramatiser la situation.
"Essaye de revenir au corps" me dit Marie. "Fais ton yoga, tu te sentiras à nouveau.
- Ca va passer" me dit Reda. "C'est temporaire, tout va revenir à la normale".
Je les écoutais mais je voyais bien dans leur regard un sentiment d'incertitude et d'inquiétude, malgré tout.
L'inquiétante étrangeté (Das Unheilmliche)
Le terme a déjà été employé avant Freud qui s’y réfère lui-même, pour en contester cependant l’interprétation qu’en fait, en 1906 le psychiatre berlinois Ernst Jentsch … qui, par ailleurs sensible aux effets Unheimlich de la musique, théorise ce terme en lui donnant le sens de ce qui est non-familier et qui devient par nature étrangement inquiétant en induisant donc cette sorte d’incertitude intellectuelle propre à la subjectivité d’un individu totalement désorienté.*1
Il faut admettre que c'était sacrément le bordel dans ma vie, à ce moment précis. Nouvellement active dans ma formation psychanalytique, j'avais fait bouger tout mon château de cartes. Mon équilibre si précaire, fait de bric et de broc car abîmé par les épreuves de la vie, se voyait lentement fondre en un amas de fragments éparses. Je n'avais, à ce moment précis, plus aucune sécurité : ni affective, ni financière, ni matérielle. J'étais "seule" et dans un environnement dans lequel je me sentais esseulée, désorientée, menacée. Je n'étais pas à ma place. Je n'avais PAS ma place. Ou du moins, à travers mon prisme, c'est ce que je ressentais. Sans plus aucun repère, ni rien, ni personne à qui me raccrocher, je perdais l'équilibre et le sens de la réalité.
Puis, l'éclair de génie apparût sous ma douche, quelques heures plus tard ...
"Qu'est-ce qui ne va pas, Anaïs ? De quoi as-tu peur ?
...
Que fuis-tu ?
...
Je me fuis.
Je fais le fantôme.
Après tout, c'est peut-être ce que je sais faire de mieux. Partir, m'évader, fuir. "
Et, en un éclair, après des heures d'errance, je suis revenue à moi. J'ai réintégré ma réalité. En un claquement de doigts.
J'en ai parlé à mon psy, qui parut perplexe. Mais je savais ce que je venais de faire. Du moins, ça résonnait en moi. Devenir un fantôme, faire un pas de côté, un zoom arrière, même pour quelques temps, c'était peut-être la seule option envisageable pour mon esprit, à ce moment précis. Un acte désespéré de survie. Se raccrocher à ce qu'on peut, ou fuir un peu. Finalement, ce n'est pas de la folie. J'étais consciente. Une part de moi était bien là. Mais j'étais double. Tout semblait flotter dans un entre-deux, un "comme si". "Comme si", c'est ce que je répétais en boucle, quand je tentais de décrire mon état à un.e autre.
Des mois plus tard, je découvris que cet état porte un nom. Il s'appelle "trouble de dépersonnalisation-déréalisation".
"Le trouble de dépersonnalisation/déréalisation est caractérisé par une sensation persistante ou récurrente de détachement de son propre corps ou de ses propres processus mentaux, en se sentant comme un observateur extérieur de sa propre vie (dépersonnalisation), et/ou par une sensation de détachement de son environnement (déréalisation).
Le trouble est généralement déclenché par un stress intense, en particulier dû à des actes de maltraitance affective ou de négligence pendant l’enfance ou d’autres stress importants (par exemple subir ou être témoin de maltraitance physique).
- Un sentiment de détachement par rapport à soi-même ou son environnement peut être éprouvé de façon périodique ou continue.
- Le médecin diagnostique le trouble en se fondant sur les symptômes, après avoir réalisé des tests visant à exclure d’autres causes possibles.
- La psychothérapie, en particulier la thérapie comportementale et cognitive, est souvent utile."
Le trouble de dépersonnalisation/déréalisation affecte environ 2 % de la population et touche autant les hommes que les femmes. *2
Il fallait bien, dans ma grande recherche de singularité, que je rejoigne les 2% de la population atteinte de ce trouble ! Hahah. (Pour ma part, je pense qu'en réalité, plus de 2% de la population est peut-être atteinte de ce trouble mais, de par le silence instauré sur ces sujets encore trop tabous, la parole et les diagnostics ne sont pas tous recensés).
Toujours attentive à ce que raconte mon corps, j'ai pu en déceler le message. Du moins, j'ai pu en ouvrir des pistes intéressantes. J'ai à ce jour, refait un épisode très court, de déréalisation, et j'ai pu noter qu'il est encore intervenu dans ma chambre, le matin, au moment où je me tourne vers mon nombril, me déshabillant pour faire du yoga... Ma propre histoire me montre, à travers ce pas de côté, ce retrait du réel, que quelque chose essaye d'émerger du côté du psychique. Un traumatisme à défaire, à sortir hors de moi. Un nœud à dénouer. Un fragment oublié qui rejaillit dans les mêmes circonstances éprouvées.
Le corps est témoin, il montre justement mais de manière détournée, codifiée. Il se fait le porte-parole de l'esprit, de l'inconscient, du refoulé.
Il existe autant de langages qu'il existe de corps. A chacun.e d'écouter attentivement le sien. S'il y a bien une chose à laquelle on puisse croire de manière infaillible, c'est bien notre corps. Lui ne ment jamais, ne nous trompera jamais. Un mouvement de recul face à une situation perçue comme menaçante, un élan en avant vers une personne qui nous attire, un rejet, un symptôme, un mal à dire, une sensation de papillons dans le ventre, un genou qui se plie... Autant de signes que de messages qui pointent vers des solutions. Vers un mieux-être.
1. Source : https://www.cairn.info/revue-champ-lacanien
2. Source : https://www.msdmanuals.com/fr/accueil/troubles-mentaux/troubles-dissociatifs/trouble-de-d%C3%A9personnalisation-d%C3%A9r%C3%A9alisation




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